Aider les populations marginalisées à défendre leurs droits

Entre août et octobre 2019, CartONG a mené un projet d’accompagnement technique et méthodologique sur la cartographie participative avec l’association Maroni Lab en Guyane française. Retour sur ce projet visant à favoriser un développement urbain local responsable et inclusif.

Après les projet menés en Haïti et à Ouagadougou en 2019, CartONG a réalisé une nouvelle mission d’accompagnement autour des méthodologies de la cartographie participative cet automne – cette fois en soutien au Maroni Lab, un laboratoire d’expérimentation urbaine qui promeut l’animation d’une réflexion sur la ville et met en œuvre des projets de développement innovants avec les habitants des quartiers spontanés de Saint Laurent du Maroni en Guyane française.

 

Un projet articulé autour de trois grandes phases

D’une manière assez similaire avec l’accompagnement réalisé à Jérémie (Haïti) en juin 2019, ce projet était construit autour de trois grands axes d’intervention :

  1. une première phase de conception d’une méthodologie adaptée (choix de l’approche, des outils, etc.) et de cartographie à distance sur OpenStreetMap en amont de la mission de terrain ;
  2. une deuxième phase consistant en une mission de deux semaines en Guyane française, permettant la tenue d’ateliers de cartographie participative avec les habitants des quartiers informels, des sessions de collecte de données sur le terrain et la réalisation d’une première version des cartes d’analyse ;
  3. une troisième phase de finalisation et d’utilisation des cartes qui avaient vocation, dans le cadre de ce projet, à faciliter une meilleure prise en compte de ces quartiers dans les politiques de planification et d’aménagement urbain de la ville, mais également d’identifier de potentielles interventions permettant l’amélioration des conditions de vie des habitants.

Le projet avait enfin pour objectif plus large de développer les conditions d’une « citoyenneté urbaine » auprès des habitants de ces quartiers souvent exclus de la démocratie locale et de favoriser une prise de conscience de leur appartenance à la ville et de la place légitime qu’ils y occupent.

 

Conception d’une méthodologie de projet adaptée

CartONG a donc commencé par concevoir une méthodologie permettant d’associer pleinement les habitants aux activités de cartographie, et favorisant le dialogue et l’écoute de leurs besoins. Nous avons ainsi choisi de proposer au Maroni Lab de réaliser des ateliers sur deux journées, avec une première journée consacrée à la construction collective de la légende des cartes et une deuxième journée de collecte de données sur le terrain en vue de la réalisation des cartes.

Pour réaliser la collecte de données à St Laurent du Maroni, nous avons opté pour OsmAnd, une application mobile OpenSource et gratuite. OsmAnd est facile à prendre en main – même pour des personnes peu habituées à manipuler des outils technologiques, et elle permet non seulement de collecter des points et des traces GPS mais également des informations qualitatives et descriptives. Parallèlement, en accord avec sa démarche habituelle, CartONG a recommandé l’utilisation d’OpenStreetMap, la base de données géographique mondiale, libre et collaborative qui permet à la fois de récupérer des données existantes et de créer des données manquantes – ce qui est généralement le cas pour les quartiers informels, très peu représentés sur les cartes y compris comme ici sur le territoire français (absents du cadastre).

En amont de la mission sur le terrain, CartONG a donc également cartographié les quartiers informels de St Laurent du Maroni avec le soutien de ses bénévoles. En l’espace de 2 semaines, nous avons ainsi ajouté plus de 2,500 bâtiments sur OSM. Une étape importante du projet, puisque la cartographie de ces quartiers était utile au bon déroulé du projet (pouvoir se repérer plus facilement au sein des quartiers informes, pouvoir collecter des données qualitatives avec les habitants, etc.). Au-delà des considérations purement « pratiques », cet exercice de cartographie sur OSM est aussi valorisant pour les habitants des quartiers en question, qui deviennent enfin visibles sur les cartes au même titre que le reste des quartiers urbanisés.

 

Une mission de terrain de deux semaines

Cette collaboration avec le Maroni Lab a été une excellente opportunité pour CartONG de tester sur un format condensé de 15 jours la capacité de nos équipes à accompagner la conception participative de la méthodologie des cartes, la collecte de données sur le terrain avec les habitants, et la production d’une première version des cartes d’analyse. Ci-contre, un schéma résumant la démarche globale.

Formation des équipes du Maroni Lab

Concrètement, la mission de terrain a commencé par un temps de formation de l’équipe du Maroni Lab aux techniques d’animation d’atelier de cartographie participative et aux outils de cartographie et de collecte de données – l’idée étant qu’ils soient ensuite autonomes pour répliquer ces activités dans le cadre d’autres projets.

Ateliers avec les habitants : développement de la méthodologie des cartes & collecte sur le terrain

Nous avons ensuite mené deux ateliers de deux jours chacun avec les habitants des quartiers de Colombie et de Chekepatty à St Laurent du Maroni. Ces ateliers ont réuni un total de 36 participants – un nombre très satisfaisant, qui s’explique par la bonne implantation du Maroni Lab au sein de ces quartiers et leur connaissance préalable de la communauté qu’ils ont su mobiliser rapidement ; un atout indéniable pour la réussite du projet.

La première journée d’atelier a permis de créer de manière collaborative la légende des futures cartes, c’est-à-dire de lister les éléments que les habitants souhaitent cartographier et donc faire apparaître sur la carte. Ce sont ces mêmes éléments qui seraient collectés sur le terrain dans un second temps. Pour ce faire, nous avons structuré les réflexions des habitants autour de 2 grands axes :

  1. Ce que vous aimez dans votre quartier / ce que vous voulez conserver et valoriser, et
  2. Ce qui ne fonctionne pas dans le quartier : ce que vous aimeriez améliorer.

Dans le cadre de ces ateliers, les habitants ont ainsi dégagé plusieurs thématiques importantes à leurs yeux, telles que l’accessibilité et la mobilité dans le quartier, l’accès à l’eau, la gestion des déchets, les aménagements et espace de qualités, les services et commerces, etc. Ces ateliers ont demandé beaucoup de travail de communication et d’adaptation, que ce soit pour les équipes de CartONG mais également pour celles du Maroni Lab, afin de prendre en compte les différences de langue, de culture et de niveau de vocabulaire technique mais aussi, parfois, le faible niveau d’alphabétisation des participants.

La deuxième journée s’est déroulée sur le terrain où les participants ont sillonné leur quartier et collecté le plus de données possible en utilisant OsmAnd sur des téléphones portables. Les sessions de collecte dans les deux quartiers informels ont remporté un franc succès, les participants s’étant pris au jeu. Certains ont même déclaré avoir découvert de nouvelles dimensions de leurs quartiers, dans le cadre de la collecte. La démarche a aussi été bien accueillie – avec curiosité d’ailleurs – par les habitants des quartiers ne faisant pas partie des sessions de collecte.

Produire des supports cartographiques permettant la visualisation, l’analyse et la valorisation des données collectées avec les habitants

Au total, les participants ont collecté 440 points GPS et réuni de nombreuses données exploitables dans le Système d’Information Géographique. L’objectif de la dernière partie de la mission fut donc d’organiser ces données sous la forme d’une base de données simple et de produire plusieurs cartes d’analyse. Au-delà de la simple visualisation d’information, ces cartes devaient également refléter les réflexions des habitants recueillies lors des journées d’atelier et permettre de faire passer un message simple et visuellement attractif. Nous avons ainsi produit une série de 12 cartes – une première version lors de la mission, puis une version finalisée dans les semaines suivant la mission – autour des thématiques pré-identifiées par les habitants et construites comme des outils de plaidoyer au service des habitants. Vous pouvez les découvrir sur la gauche (cliquez sur les images pour les consulter en grand format).

Lancer une démarche participative avec les habitants autour d’activités concrètes, engageantes et qui servent directement le projet

La mission s’est clôturée avec la présentation des premières versions des cartes aux habitants enthousiastes (photo © Maroni Lab ci-dessous), qui ont rapidement exprimé des idées sur la manière dont ils pourraient s’en servir : réunir leurs voisins pour mieux analyser les problèmes du quartier et trouver des solutions, présenter ces cartes à l’équipe municipale, organiser une exposition, etc. Ces premiers retours étaient très positifs et signes d’un projet réussi aussi bien au niveau de l’engagement des habitants et de leur sensibilisation en tant que citoyens qu’au niveau du résultat – c’est-à-dire les cartes – que les habitants semblaient déjà s’approprier.

Suites de la mission de terrain

Moins de 6 semaines après la mission, le Maroni Lab est déjà passé à l’action pour donner suite à ce projet de cartographie participative. Une restitution institutionnelle a été organisée avec les représentants locaux, qui ont été très réceptifs au travail effectué et qui ont fait plusieurs propositions constructives en vue d’améliorer les conditions sanitaires des habitants des quartiers informels de St Laurent du Maroni.

Les cartes réalisées par CartONG se sont ainsi révélées être de très bons supports visuels pour appuyer les discussions et donner plus de poids à des analyses ou des constats parfois déjà existants mais qui manquaient d’un support de communication ou de données concrètes. Le fait que ces cartes aient été élaborées de manière collaborative, à partir d’informations collectées par les habitants, a également été déterminant dans le bon déroulé de la session de restitution institutionnelle.

Ce projet a permis d’affirmer le rôle du Maroni Lab auprès des institutions pour mener des actions concrètes en vue d’améliorer les conditions de vie dans les quartiers informels de St Laurent du Maroni et d’accompagner les projets d’aménagement en cours sur la ville. Il permettra également au Maroni Lab de légitimer sa candidature à des appels à projet pour financer ses futures activités.

Côté CartONG, ce projet a permis de tester les méthodologies intégrées de cartographie participative que nous développons depuis quelques mois dans des conditions « optimales » : partenaire dynamique et bien implanté localement, contexte administratif/sécuritaire simple (territoire d’outre-mer français), conditions techniques favorables (image satellite de bonne résolution, disponibilité de smartphones, Internet, etc.). Cela nous a permis de documenter et perfectionner de nombreux aspects que nous pourrons proposer par la suite à d’autres partenaires, y compris dans des contextes plus difficiles. Un grand merci donc au Maroni Lab de nous avoir offert cette opportunité !

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Pour en apprendre davantage sur ce projet, découvrez le témoignage du Maroni Lab ici.

Et n’hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez développer une approche similaire sur votre territoire d’intervention !