Suites de l’évaluation des besoins en SIG pour Humanity & Inclusion

S'appuyant sur sa solide expérience en SIG et en évaluation des besoins pour le secteur de l'humanitaire et du développement, ainsi que sur sa plus récente expérience à Humanity & Inclusion, voici 6 recommandations de CartONG sur la façon de faciliter le développement et l'utilisation des géo-données et des géo-produits par les ONG opérationnelles.

Comparées à la majorité des ONG et des organisations internationales anglophones situées en Europe et en Amérique du Nord, la plupart des ONG françaises peuvent être considérées comme étant plutôt en retard dans leur approche et leur utilisation de l’information géographique. Cela est dû en grande partie au fait que le virage numérique n’a pas été aussi marqué pour le secteur que dans d’autres pays. Améliorer la manière dont la cartographie est utilisée comme vecteur d’une meilleure compréhension spatiale des situations de terrain a en effet rarement été considérée comme une priorité par le siège des ONG en France. Ces dernières ont donc tendance à sous-investir dans ce domaine (et plus généralement dans les thématiques de gestion de l’information) tant sur le plan financier que sur le plan des ressources humaines.

 

Une demande de soutien de la part de Humanity & Inclusion

Cet état de fait est, depuis longtemps, reconnu par Humanity & Inclusion (HI). En 2019, son équipe Innovation, Impact & Information a donc décidé qu’il était temps d’investir pleinement le sujet et d’entreprendre une évaluation des besoins existants à HI en SIG – tant au siège que sur le terrain. L’idée de cette évaluation, menée sur 3 semaines, était également d’approfondir les usages et pratiques actuels en SIG de HI, afin de formuler des recommandations pratiques à court et long termes. Ayant une longue expérience dans l’utilisation et la mise en œuvre des SIG en soutien du secteur de l’humanitaire, ainsi que dans la conduite de différents formats d’évaluation des besoins, CartONG a été sélectionnée pour le projet.

Pour cette évaluation des besoins, CartONG a interviewé les acteurs clés afin d’identifier leurs usages et pratiques actuels en SIG, ainsi que leurs attentes, craintes et difficultés dans l’utilisation de géo-données et de géo-produits. Nous avons également examiné la documentation et les outils liés à la SIG utilisés par le siège et les opérations terrain. Cette évaluation des besoins a donné lieu à la production d’un rapport que CartONG a remis à HI et qui donne un aperçu de la situation actuelle et des besoins, avec une liste de recommandations à court et à long terme et des scénarios possibles d’évolution.

 

Principales conclusions de l’évaluation des besoins en SIG réalisée à HI

L’une des principales conclusions de l’évaluation menée par CartONG est qu’il n’y avait pas pour l’instant besoin de mettre en œuvre une approche holistique en SIG à HI – c’est-à-dire une approche qui serait utilisée dans tous les programmes pour l’établissement et l’utilisation des géo-données ; et ce, contrairement à d’autres ONG. Ceci découle du fait que plusieurs de leurs 27 secteurs d’intervention n’ont pas une forte composante spatiale. De ce fait, les besoins à court terme identifiés étaient principalement centrés sur quelques secteurs clés ainsi que sur des fonctions support plus transversales.

Du fait, en partie, d’une utilisation importante des SIG et des drones dans le secteur de la réduction de la violence armée (en particulier pour identifier les zones minées), l’utilisation de géo-données et de géo-produits à HI a été jugée pertinente sur le terrain pour les projets de réduction des risques. D’une manière similaire, elle a aussi été jugée pertinente pour la cartographie de l’étendue des risques naturels, la localisation des populations vulnérables, la gestion des crises, la cartographie des risques post-catastrophe et la cartographie dite préventive des plans de réduction des risques. Il est également apparu que les entités de support existantes à HI (telles que la sécurité, ou bien encore la logistique & l’approvisionnement – pour laquelle HI est une entité de mutualisation au sein du secteur avec leur entité Atlas Logistique) étaient également en demande d’une utilisation plus poussée des SIG.

Au niveau du siège, les besoins en SIG identifiés étaient davantage liés à un soutien sur le volet de la cartographie contextuelle ainsi qu’à des sujets moins opérationnels tels que la communication, le reporting et le plaidoyer. Ces derniers ont été considérés comme essentiels pour faciliter une connaissance spatiale plus avancée des contextes de catastrophes naturelles ou de celles causées par l’homme, pour accroître l’efficacité de l’action humanitaire, ainsi qu’encourager une meilleure redevabilité.

Au-delà de l’étude des pratiques internes, CartONG a réalisé une analyse approfondie de la situation et des besoins des composantes stratégiques (positionnement et investissement interne et externe, appropriation/place du SIG, stratégie technique, etc.), organisationnelles (politique institutionnelle/cadre/procédures en place, rôles et responsabilités dédiés, etc.), humaines (niveau de diffusion horizontale et verticale des SIG, compétences, connaissances et culture disponibles et nécessaires, etc.) et techniques (compatibilité de l’infrastructure informatique avec les besoins du SIG, contraintes de connectivité sur le terrain, etc.).

 

Au-delà de la situation spécifique de HI : 6 recommandations clés pour les ONG du secteur

  • Recommandation 1 : Avoir une entité SIG clairement identifiée au siège

Il est fondamental que les opérations de terrain puissent relayer leurs questions techniques ou leurs besoins de soutien (sur les aspects de structuration de leur travail, etc.) à une entité clairement identifiée au siège ; et ce même si à court terme, pour des raisons budgétaires, ce soutien ne correspond qu’à un poste à temps partiel ou à un référent appuyé par une entité spécialisée externe.

  • Recommandation 2 : Gagner l’acceptation du terrain grâce à des « quick wins »

Dès lors que les SIG sont considérés comme quelque chose de trop complexe à mettre en œuvre et à entretenir pour une utilisation quotidienne – en particulier dans une organisation qui n’a pas encore atteint un stade de maturité élevé en termes d’utilisation des outils SIG – il est important de se concentrer sur de petites initiatives pouvant faire la différence. Cet ensemble comprend notamment de petits outils ou des méthodes reproductibles calibrés sur des besoins clairement identifiés – dans le cas de HI, cela comprenait, par exemple, un modèle de projet Google Earth pour l’analyse d’une situation de sécurité, un tutoriel uMap ou OSMAnd pour la collecte ou la visualisation de données non structurées à petite échelle ou, bien encore, une carte Web ArcGIS Enterprise représentant les indicateurs clés d’un pays.

Etablir une stratégie à plus grande échelle – ce qui s’avère fort utile sur le long terme – peut s’avérer contre-productif à court terme, car toute organisation doit passer par plusieurs paliers et étapes de changement – et d’acceptation – avant d’être véritablement prête à adopter une approche plus holistique en SIG comprenant des outils plus avancés.

  • Recommandation 3 : Transformer une situation d’urgence en catalyseur de changement

Par le passé, l’intégration d’un Système d’Information Géographique au sein d’une organisation a souvent résulté de la survenue d’un événement ou d’une crise ayant démontré le plein potentiel des données géographiques pour faciliter une prise de décision efficace dans des situations évoluant rapidement. Ce fut le cas, par exemple, du séisme de 2011 en Haïti qui a changé la donne en termes de mise à disposition de données géographiques ouvertes avec une forte augmentation de l’utilisation d’OpenStreetMap ou de la crise Ebola de 2014 qui a conduit des organisations telles que MSF à développer une stratégie SIG et à mettre en place une unité SIG. Malheureusement, il n’y a rien de plus puissant qu’un événement dévastateur amplement relayé dans les médias pour sensibiliser – à tous les niveaux d’une organisation ou même dans l’ensemble du secteur – à la pertinence de telles approches dans des situations de crise pour favoriser une prise de décision fondée sur les données. De tels événements poussent également les acteurs humanitaires à être (plus) préparés en termes de compétences, de données, de ressources et de processus pour assurer une réponse adéquate.

  • Recommandation 4 : S’assurer de l’appui des dirigeants au sein des organisations et des commanditaires du secteur

Une fois que ces petites « graines » géographiques ont été plantées au sein d’une organisation, il faudra encore un mettre en œuvre un changement conséquent dans les pratiques organisationnelles ainsi que l’obtention d’un soutien managérial pour aller de l’avant de façon plus structurée. Comme ces changements touchent à la fois différents secteurs et aspects de ladite organisation (que ce soit les RH, l’expertise technique ou le suivi & l’évaluation) et qu’ils requièrent un investissement initial substantiel, promouvoir la « cause des SIG » en interne nécessite habituellement un soutien tangible de la part des plus hautes instances décisionnelles. Un tel soutien aidera notamment les équipes à percevoir les changements entrepris comme des changements de long terme qui rendront le travail de certains services ou secteurs plus efficace, en les aidant à améliorer leur compréhension d’une situation donnée grâce aux géo-données.

  • Recommandation 5 : Faciliter l’accès du personnel aux ressources SIG internes et externes existantes

Pour que ce qui est déjà disponible et utile en termes de géo-produits, géo-données ou approches SIG soit effectivement bénéfique aux équipes opérationnelles (qu’il s’agisse de ressources internes ou externes), il est recommandé de déterminer un flux de travail clair pour la diffusion. Un tel flux de travail devrait idéalement être fondé sur les outils et la stratégie de gestion des connaissances et de l’information de l’organisation.

Au-delà de ces ressources, il existe également des référentiels externes de géo-données et de géo-produits humanitaires qui gagneraient à être mieux connus des équipes concernées : c’est le cas de Reliefweb, HDX et OpenStreetMap par exemple. Ces référentiels peuvent être promus par des rappels sur les canaux de communication internes, grâce au partage de ressources clés par le biais des plateformes de partage internes et, également, via l’organisation de sessions de retours d’expérience – formelles ou non – sur l’utilisation qui a été faite de ces données externes.

  • Recommandation 6 : Investir dans quelques secteurs à forte valeur ajoutée

Notre dernière recommandation est de se concentrer d’abord et avant tout sur quelques secteurs pour lesquels la valeur ajoutée en termes de géo-données et de géo-produits est incontestable – cela aidera à l’adoption organisationnelle générale des SIG en interne.

Pour toute ONG souhaitant suivre ces recommandations, il est cependant important de mentionner que l’intégration de la dimension spatiale dans les systèmes d’information, les méthodes et les outils existants d’une ONG représente un effort considérable et doit être réfléchie avec soin et de manière holistique afin d’être couronnée de succès.

 

Après cette évaluation, quelles sont les prochaines étapes pour Humanity & Inclusion?

L’évaluation menée en septembre et octobre 2019 par CartONG constitue une première étape pour HI : celle permettant de mieux comprendre leur situation actuelle et leurs besoins en matière de SIG. Dans le cadre du rapport produit par notre équipe, un certain nombre de scénarios ont été présentés à HI, combinant l’ensemble des recommandations leur étant applicables, tant au niveau organisationnel (diffusion d’une culture cartographique dans l’ensemble de l’organisation, mise en place d’une solution SIG à part entière, etc.) qu’à une moindre échelle.

Certaines des recommandations de plus petite échelle sont d’ailleurs déjà prévues pour 2020. Pour les projets à plus grande échelle et d’une nature plus complexe, la mise en œuvre nécessiterait un processus organisationnel plus étendu qui – si l’approbation de l’équipe dirigeante est obtenue – s’étendrait sur plusieurs années avant de paver la voie à une utilisation généralisée des SIG au sein d’Humanity & Inclusion.

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